Dans l’histoire de l’exploration spatiale, le 28 janvier 1986 est une bien triste date. C’est en effet il y a tout juste trente ans que la navette spatiale Challenger se désintégrait au décollage, emportant avec elle la vie de sept astronautes américains et une partie de la crédibilité de la NASA.

Premier rang : Michael J. Smith, Francis "Dick" Scobee et Ronald McNair Second rang : Ellison Onizuka, Christa McAuliffe, Gregory B. Jarvis et Judith A. Resnik. Source : NASA
Premier rang : Michael J. Smith, Francis « Dick » Scobee et Ronald McNair
Second rang : Ellison Onizuka, Christa McAuliffe, Gregory B. Jarvis et Judith A. Resnik. Source : NASA

Ce 28 janvier 1986, Challenger, une des quatre navettes de la flotte américaine (aux côtés de Columbia, Discovery et Atlantis) doit décoller pour la dixième fois en trois ans dans le cadre de la mission STS-51-L. C’est aussi le vingt-cinquième vol d’une navette depuis le premier de Columbia en 1982. À bord se trouve Christa McAuliffe, une institutrice spécialement choisie pour devenir la première « citoyenne de l’espace », ce qui colle plutôt bien au projet à long terme qui sous-tend le programme : rendre l’espace accessible à tous. Dans le cadre de la mission, Christa McAuliffe doit notamment donner cours depuis l’orbite terrestre. Vu qu’il s’agit d’une première, la mission est plus médiatisée que d’habitude et beaucoup d’enfants suivent le décollage de près. Les navettes, qui volent depuis 1981, sont une réelle fierté pour la NASA et le planning pour 1986 est très chargé : pas moins de seize missions sont planifiées, rien que cette année-là ! On compte notamment au programme le lancement du télescope spatial Hubble et les décollages presque simultanés (à cinq jours d’intervalle) des sondes Ulysses et Galileo au mois de mai. L’un des vols doit même emporter un journaliste ! Or le décollage de Challenger a déjà été reporté à trois reprises et la pression monte. Ce 28 janvier, il fait d’ailleurs très froid et ils sont nombreux à penser que le vol sera repoussé une fois encore. Contre toute attente, le vol est maintenu. La suite est connue : 73 secondes après le décollage, Challenger se transforme en grosse boule de feu et se disloque complètement.

La photo bien connue de la désintégration (et non pas de l'explosion) de Challenger au décollage.
La photo bien connue de la désintégration (et non pas de l’explosion) de Challenger au décollage.

On peut se poser une question : comment, quatorze ans après le dernier alunissage, l’agence spatiale américaine a-t-elle pu tomber aussi bas ? Rapidement, une commission d’enquête (la Commission Rogers, du nom de son président) est mise sur pieds pour comprendre les causes du désastre. Au milieu de spécialistes et d’ingénieurs en aéronautique, on y retrouve des gens tels que Neil Armstrong (premier homme sur la Lune), Sally Ride (première femme américaine dans l’espace) ou encore Richard Feynman (prix Nobel de physique en 1965), qui pèsera de tout son poids sur le déroulement de l’enquête. Dans sa conclusion, rendue quelques mois plus tard, la Commission Rogers met en avant plusieurs éléments cruciaux. Tout d’abord, il s’avère que le désastre trouve son origine dans la défaillance d’un joint sur un des deux gros propulseurs à poudre de la navette. Ces deux SRB (pour « Solid Rocket Boosters ») permettaient de faire décoller la navette en compagnie du gros réservoir externe (de couleur orange) bourré d’hydrogène. C’est la rupture du joint, provoquée par le froid intense des jours précédents, qui a libéré un jet de flammes à proximité du réservoir, entraînant la désintégration de l’ensemble. En fait, le problème de conception des boosters était connu, mais le risque considéré comme acceptable par les responsables de la mission. Les craintes de certains ingénieurs de la société Morton Thiokol (constructeur des SRB), inquiets à l’idée de faire décoller Challenger après une vague de froid record (condition sous laquelle les joints n’avaient pas été testés), ont tout simplement été ignorées par leurs supérieurs. En gros, c’est un joyeux mélange de problèmes de conception, de communication et d’évaluation des risques qui est mis au jour.

Il faut aussi signaler un élément qui, s’il paraît futile, ne manque pas d’importance : l’équipage n’a sûrement pas péri au moment de la désintégration de l’engin. Après 73 secondes, la cabine qui contenait les astronautes a continué son chemin pendant presque trois minutes avant de heurter l’océan. On sait que des bonbonnes d’oxygène ont été activées dans l’intervalle et que l’équipage avait de bonnes chances d’être encore vivant, bien que probablement inconscient. Ce qui est certain, par contre, c’est que la violence du choc avec la mer ne leur a laissé aucune chance. Plusieurs systèmes de survie avaient été envisagés par la NASA pendant la conception de la navette spatiale, tous abandonnés pour des raisons de coûts de développement élevés et de poids. On supposait aussi que la navette serait suffisamment fiable pour rendre un tel système inutile.

La navette Atlantis, arrimée à la station Mir le 4 juillet 1995. La photo est prise depuis une capsule Soyouz. Source : NASA
La navette Atlantis, arrimée à la station Mir le 4 juillet 1995. La photo est prise depuis une capsule Soyouz. Source : NASA

La désintégration de ce fleuron de la technologie américaine marque un sérieux coût d’arrêt aux ambitions de la NASA, qui ne s’en est probablement jamais vraiment remise. On l’a dit : l’un des objectifs premiers de la navette réutilisable était d’accélérer la cadence des vols spatiaux, pour un coût moindre qu’avec des fusées à usage unique. Après Challenger, pourtant, l’administration Reagan décide de ne plus confier de missions commerciales aux navettes (le déploiement de satellites de télécommunications, par exemple). Du coup, c’est une bonne partie de sa raison d’être qui disparaît subitement. Cela n’empêche pourtant pas les vols de reprendre en 1988 et une nouvelle navette d’être construite pour remplacer Challenger : Endeavour, qui vole pour la première fois en 1992. À partir de 1998, la construction de la Station spatiale internationale devient progressivement la principale tâche confiée à la flotte.

Le 1er février 2003, rebelote : Columbia se désintègre lors de sa rentrée dans l’atmosphère et ce sont à nouveau sept astronautes qui perdent la vie dans la tragédie. Une fois encore, l’enquête révélera que le désastre aurait pu être évité si les bonnes questions avaient été posées au bon moment. En tout cas, cela sonne l’arrêt de mort d’un programme qui aura coûté la vie à quatorze personnes, et seule la nécessité d’achever l’assemblage de l’ISS justifiera la reprise des vols de navettes, avant leur retrait définitif en 2011. Aujourd’hui, alors que la NASA construit sa fusée géante Space Launch System et la capsule Orion pour (re)partir à la découverte de l’espace lointain, de richissimes entrepreneurs parient à nouveau sur le réutilisable dans l’espoir de réussir là où la navette a échoué. On ne peut qu’espérer pour eux, et pour tous les amoureux de l’exploration spatiale, que les leçons de Challenger et de Columbia ont été retenues.

Voilà, c’était un billet un peu différent de d’habitude, mais il était difficile de ne pas revenir sur ce moment crucial, bien que dramatique, de l’exploration spatiale. On reprend le cours normal des événements la semaine prochaine. Merci d’avoir lu, à bientôt !

Challenger dans la brume, le 24 janvier 1983. Source : NASA.
Challenger dans la brume, le 24 janvier 1983. Source : NASA.
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